FLEUR D'AGONIE

Histoire de l’œuvre

Fleur d’agonie paraît deux ans après Le Petit matin. Il y avait de quoi dérouter le lecteur qui des brumes landaises passaient d’un club de vacances aux rues de Paris pendant les événements de Mai et d’un roman qui « exhaussait la vie au-dessus d’elle-même » à un autre qui « tend, au contraire, à la rabaisser », selon Jacqueline Piatier dans les colonnes du Monde. Il est vrai que les personnages de Fleur d’agonie, à commencer par son héroïne, Malou, semblent bien médiocres par rapport au romantisme de Nina et du cavalier. Cela tient à la fois à la dimension satirique du roman – critique du monde moderne et de l’effervescence des manifestations de Mai – et à la volonté affirmée de la part de la romancière de « tenir à distance », plus qu’elle ne l’avait jamais fait, ses personnages. Peut-être faut-il y voir une réaction à l’identification avec l’héroïne du Petit matin dont elle avait souffert et le souhait, compréhensible, de ne pas être enfermée dans l’identité d’une écrivaine landaise.

 

Au fil du texte

« Un décor de dépliant publicitaire : ” Un camp, pardon un club “, quelque part en Méditerranée ; des personnages médiocres et stéréotypés : un riche fourreur qui a épousé son mannequin et qui lui fait, dans la tendresse, une vie dorée ; un jeune et beau campeur, un peu voyou; une divorcée plus excentrique par sa mise que par ses idées. Monsieur filme madame à toutes les heures du jour, on se lie avec facilité, le tutoiement est de rigueur ; parties de pêche, fêtes folkloriques, séances de coiffeur ; soleil, mer bleue, fleurs d’hibiscus… convention et vulgarité. Tout est en place pour une critique de notre monde d’aujourd’hui, d’autant plus qu’au fil du récit, nous nous trouverons jetés en plein quartier Latin pendant les ” événements “. » (J. Piaitier)

 

Réception

Dans l’article qu’elle consacre au roman dans Le Monde le 4 mai 1970, la journaliste Jacqueline Piatier rapproche Fleur d’agonie de Creezy,  roman de Félicien Marceau récompensé par le Prix Goncourt un an plus tôt. Dans les deux œuvres  « des êtres médiocres conditionnés par le monde modernes deviennent la proie de sentiments plus grands qu’eux. » Il y a, en effet, dans ce septième roman plus que dans ceux qui suivront, une « mauvaise humeur » revendiquée contre le monde tel qu’il va, ce que la journaliste du Monde nomme « une exigeante lucidité ». Fleur d’agonie est un des premiers, sinon le premier roman à s’emparer « fictionnellement » des événements de Mai qui avaient jusque là nourri une abondante bibliographique sociologique, philosophique et journalistique. Mais on y chercherait en vain une apologie de la révolution. C’est « un certain visage de Mai que condamne implicitement un juge sévère pour qui l’effervescence n’était qu’un jeu d’enfants où des enfants risquaient de mourir. » Malgré l’apparente distance de la romancière  à l’égard de son héroïne, Malou prolonge l’exploration de la femme contemporaine à travers le portait d’une femme de 36 ans qui ne peut pas avoir d’enfant et qui ne craint pas d’exprimer (et de réaliser) avec la même évidence que Séverine dans La Mandarine, son désir : « A quoi je sers, si je n’ai pas le droit d’aimer qui j’en ai envie. » Il y a dans ce conte moderne parfaitement maîtrisé une note douce-amère.

 

Extraits

« Au camp, pardon, au club, on nous le signalait, nous n’étions pas à l’hôtel, nous étions en famille. On nous recommandait de révéler nos prénoms, de nous tutoyer. Moi, ça me dérangeait. Chez moi, chez mes parents, à Libourne, on m’avait appris, au contraire, qu’il valait mieux dire nous. Bien sûr, Libourne était loin, le monde tournait, les us changeaient, mais enfin. Pourquoi autoriser le premier venu à me dire tu ? A m’appeler Malou ? Je renâclais. Quand quelqu’un me demandait mon prénom, moi je lui demandais le sel. Ou le beurre. OU la moutarde. Et je lui disais vous. Généralement, on n’insistait pas, on me laissait à mes tourments supposés, à mon mystère, on plaignait sûrement mon mari, mais nous retrouvions la paix. »

« Je ne me disais pas Malou, espèce de putain, qu’est-ce qui te prend ? tu as déjà fait deux fois l’amour cette nuit, tu t’es appliquée et tu as réussi, tu ne vas quand même pas recommencer ? Et je ne me disais pas, Malou, tu n’es pas neuve, tu es belle et désirable mais tu as beaucoup servi, tu as traîné sur d’autres peaux, tu as eu trois amants et des aventures et tu as un mari qui est fou de toi, ça marque, ça griffe, ça use, tu es usée, Malou, même si ça ne se voit pas. Non, je ne me disais rien de tout ça, rien de sévère, rien de triste. Je me disais quelle chance j’ai, tout ce neuf pour moi et bientôt contre moi, sur moi, quelle chance, je dois la mériter, l’amour ça ne se juge pas, le bonheur ça ne se refuse jamais et le plaisir ça se prend, je me sentais privilégiée. »

Extrait audio